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La
lorgnette des Moquettes
Les
Moquettes Coquettes, c’est un
ton, mi-cynique, mi-bon enfant, ainsi qu’un regard
démultiplié sur les petites et grandes
bêtises qui nous enragent ou nous font crouler de rire. Un
savoureux mélange d’engagement et de
superficialité. Exploration de la planète femme
par cinq lorgnettes impénitentes.
|
par Ariane Émond
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« Performeuses »,
filles de radio et bêtes de scène, Marianne,
Evelyne, Valérie, Marie-Hélène et
Laurence sont toutes dans la mi-vingtaine. Soudées par
l’amitié et leur projet de filles depuis cinq ans,
les Moquettes Coquettes forment un cocktail rose fuchsia de charmantes
effrontées, sur fond de féministes soft et de
croqueuses de musique actuelle. Leur credo n’a que deux
dogmes : le droit de tout dire sur la
fêêêêmme
d’aujourd’hui et un appétit pour le
plaisir qui croît impunément.
Les Moquettes collaborent
à tous les types de médias (Web, radio,
télé, journaux) et constituent un alliage
– et une alliance ! – inclassable de jeunes
féministes qui revendiquent l’engagement et la
superficialité ! Elles ont 25, 26 ans, font de la radio
communautaire, montent des spectacles échevelés,
endossent des causes, écrivent beaucoup. La musique
émergente les passionne toutes les cinq. Elles
rêvent aussi à l’unisson d’une
vie de famille tricotée serré et
d’avoir leur show de télé. Chose
certaine, elles sont déterminées à
dire avec force dérision combien le monde et les femmes ont
encore besoin de changer.
Ces belles
délurées chantent, se trémoussent,
« sketchent », parodient et rigolent
énormément tout au long des dizaines
d’heures qu’elles passent ensemble chaque semaine.
Elles sont devenues amies et complices à l’UQAM,
au temps béni où elles faisaient leur «
bac en comm ». « Oui, oui, on est de vraies amies.
Et on est tellement tannées de répondre que ben
non, on ne se chicane pas sans arrêt ! Si vous saviez comme
cette idée a la vie dure, qu’une gang de filles
qui bossent ensemble, ça doit être
l’enfer ! » ricane
Marie-Hélène.
C’est
d’abord un projet de radio étudiante à
CHOQ.FM qui les a soudées et mises au monde en 2002 autour
de ce nom hilarant qui dessine des points d’interrogation
dans nos yeux. « Moquettes, on l’a piqué
dans une chanson de Charlotte Rampling, raconte Marianne. “Je
me moquette, je me transate…” pour exprimer la
joie de se la couler douce. C’est tout à fait
notre genre : tout pour le plaisir ! Et Coquettes parce qu’on
est des filles fières de l’être
jusqu’au bout de nos ongles d’orteils
écarlates ! »
« Un jour, nous
aimerions être Moquettes Coquettes à plein
temps », ajoute Evelyne. Malgré une
grande visibilité et des contrats variés, le
groupe n’arrive pas encore à faire vivre
confortablement les cinq jeunes femmes – plus une
sixième, la Moquette secrète,
l’agente-relationniste. Pour tout concilier, les Moquettes
ont un agenda digne d’une première ministre !
Entre leurs innombrables séances de brainstorming et
l’écriture des textes, elles doivent coincer les
répétitions, leurs cours de chant, les entrevues,
les tournages des clips pour leur site, en plus d’animer les
événements qu’elles soutiennent, de
nourrir et de coanimer une émission de radio hebdomadaire
(à CIBL) et de se répartir un blogue quotidien
(sur le site de Voir). À travers tout ça, elles
doivent ménager du temps pour leur vie de couple et leurs
activités professionnelles individuelles qui mettent un peu
plus de beurre sur leurs épinards.
Chouette
quintette
Quand
on interviewe les Moquettes, la réponse de l’une
est régulièrement achevée par celle de
deux ou trois autres, comme si la même idée
coulait dans leurs neurones. Malgré un sens de la
répartie à géométrie
variable, les MC se complètent à plus
d’un titre. Sans s’afficher comme des
sexe-symboles, elles sont sexy chacune à leur
manière, heureuses de projeter une image multiforme de
filles de 20 ans. « Les Moquettes offrent un bel
échantillon de corps de femmes bien dans leur peau,
crâne Laurence. C’est sûr que,
personnellement, j’aimerais mieux mon corps s’il
“fittait” sur un poteau de danseuse…
» ironise-t-elle. « Je me suis beaucoup
féminisée au contact de mes amies. Je me suis
réconciliée avec mon grand corps
élancé, j’ai appris à
dévoiler ma poitrine », raconte Evelyne, ses 5
pieds 8 pouces et son décolleté plongeant
assumés.
« Dans nos sketchs,
l’autodérision prime, poursuit Valérie.
On projette en photos nos looks de jeunesse pas toujours flatteurs, on
tourne à l’envers nos angoisses de ne jamais se
sentir correctes, on ironise sur le maudit tabou de la cellulite, bref,
sur cette maladie mentale qui nous travaille parce qu’on est
obnubilées par le body, inadéquat, dont on a
hérité… » En
spectacle, Valérie donne une inoubliable leçon
d’aérobie, véritable séance
de torture qui fait crouler la salle de rire.
Les Moquettes sont des filles
de leur génération, branchées,
pro-environnement, favorables aux femmes en politique, mais avec la
valeur famille en tête de leurs
priorités. Elles ne bafouillent pas en se
déclarant féministes : leurs mères
l’étaient – parfois de
manière flamboyante – et leurs pères
étaient plus roses que la moyenne. « Pendant toute
ma jeunesse, j’ai cru que la vaisselle,
c’était un job de gars ! lance Laurence. Inutile
de dire que ça a été clair rapidement
que je n’allais torcher personne dans ma vie ! »
Pour elles, le grand acquis des femmes reste la liberté de
choix, de tous les choix de vie possibles. Y compris celui de rentrer
chez elles pendant quelques années pour s’occuper
de leur famille.
Elles réprouvent en
chœur les propos « anti-maternité
» de Simone de Beauvoir, qui affirmait que les femmes
devaient accorder la priorité à leur autonomie
financière et à leur épanouissement
professionnel. « Encore aujourd’hui, le discours
sur la maternité est ambigu, renchérit
Valérie. Les mères sont toujours
critiquées, quoi qu’elles fassent ! Si
l’une décide de mettre son enfant en garderie
alors qu’il est encore tout jeune, c’est presque vu
comme de la négligence; si l’autre se retire du
milieu du travail pour un moment, elle a perdu toute ambition et va
passer à côté de sa vie ! »
« Nous, on pense qu’on peut
s’épanouir en restant à la maison avec
des enfants, dans la mesure où on ne sombre pas dans la
pauvreté, poursuit Marianne. C’est sûr
que l’autonomie financière, on y tient ! Mon mari
et moi, on est pigistes (spécialisés tous les
deux dans les approches Web) et on songe à
établir notre bureau à la maison, de
manière à pouvoir veiller sur nos futurs enfants.
» Si les cinq Moquettes veulent des enfants et une vie de
famille, elles ne sont pas toutes pressées de faire le grand
saut. Marie-Hélène semble pressentir avec le plus
d’acuité qu’il y a un prix à
payer pour être mère.